Analyses & commentaires

Par Ali Hassani

Mots clés : mangrove ; écosystème ; ressource halieutique ; palétuvier ; développement durable

Fragilité d’un système environnementaliste négligé

L’écosystème de mangrove des Comores est caractérisé par des conditions écologiques très  particulières :

Une salinité très variable en fonction des apports en eau douce. Une eau pauvre en oxygène (anoxie due à une très importante activité bactérienne).Un substrat meuble. Une alternance exondation/inondation due au flux et reflux des marées, entraînant des périodes  prolongées de dessiccation et d’immersion.

Les eaux des mangroves des Comores abritent des planctons, algues, mollusques, crustacés et  poissons. Des nombreuses espèces d’oiseaux sont liées aux mangroves car ils se nourrissent dans les vasières.

Les mangroves des Comores sont des milieux riches en nutriments minéraux et organiques issus d’une  matière organique en décomposition abondante. Celle‐ci, constituée  essentiellement de feuilles de palétuviers, alimente une flore bactérienne et fongique considérable à la base d’un vaste réseau trophique.

Les feuilles de palétuviers et autres éléments végétaux tombés dans l’eau sont décomposés par des  bactéries et des champignons soit directement à la surface de l’eau, soit  sur le fond vaseux de la mangrove. Les bactéries et les champignons fournissent des éléments  nutritifs  essentiels  (acides  aminés,  stérols)  aux  animaux  microscopiques  et  invertébrés  qui  consomment les débris végétaux ou les fragments du film de surface. L’activité de décomposition des bactéries et champignons libère des éléments minéraux qui seront utilisés par le phytoplancton via la photosynthèse. Ces  algues seront ensuite  consommées par des animaux microscopiques et invertébrés. Les petits animaux consommateurs de débris seront ensuite consommés à leur tour par d’autres  animaux  plus gros, notamment des poissons juvéniles, des crabes,  qui trouvent dans la  mangrove une ressource alimentaire très abondante.

Dégradation et restauration d’un système essentiel

Aux Comores, les mangroves sont peu développées et occupent environ 108 ha dont 91 hectares pour Moheli, 8 pour la Grande Comore et 9 pour Anjouan.

En Grande Comore, la mangrove est surtout localisée sur la côte ouest notamment à Domoni, Hahaya, Ouroveni, Iconi, Moroni, et Voidjou. Quelques palétuviers vestiges sont aussi présents à BangoiKouni et à Chindini. Sur l’île d’Anjouan, elle se développe dans la zone de Bimbini et Chissioini. A Moheli, les mangroves se sont surtout développées sur la côte sud de l’île, les sites compris entre la presqu’île de Damou et Mapiachingo sont les plus riches en mangroves. Les espèces se disposent selon un zonage allant des Sonneriacées du côté marin aux Avicenniacées et Rhizophoracées du côté terrestre. Les lieux de prédilection pour le développement des mangroves sont les zones vaseuses, mais elles peuvent occasionnellement croître sur un substrat sableux, voire rocheux.

Tableau : Estimation de l’état des mangroves aux Comores

 Île Ville/Village Superficie de mangrove estimée Etat environnemental
 

Moheli

Wallah 65 ha Bon
Nioumachouoi 15 ha Bon
Hacheli 11 ha Bon
 

Anjouan

Bimbini 8 ha Bon
Ntakoudja 300 m2 Dégradé
 

 

GrandeComores

Iconi 450 m2 Dégradé
Domoni 3 ha Dégradé
Hahaya 200 m2 Dégradé
Ouroveni 2 ha Bon état
Ivoini 150 m2 Bon état

Diversité biologique en danger

Les mangroves comoriennes sont représentatives de la région intertropicale de l’océan indien du point de vue morphologique et quant à la flore et la faune qu’elles contiennent. Les espèces qui ont été inventoriées sont: Rhizophora mucronata, Bruguieragymnorhiza, Sonneratia alba, Avicennia marina, Lumnitzeraracemosa, Heritieralittoralis et Ceriops tagal.  pescaprae, Cymodocéasp.; Pandanus sp. ; Eucleamayottensis (especeendemique), Cesalpinia bonduc, Terminaliacatapa, Adansoniasp., Hibiscus tiliaceus, Achrosticumsp. (Une fougère peste).

Le peuplement faunistique associé est constitué de nombreuses espèces et notamment des poissons comme les périophtalmes, des mollusques (Nerites, Turritellidés, Littorinides), des crustacés (crabes, crevettes, isopodes) et des oiseaux comme le Héron rhizophone et des aigrettes.

Réserves biologique et diversités des espèces : une protection pour les Iles.

Les forêts de mangrove des Comores, considérées autrefois comme “terres incultes”, fournissent  des  avantages  “tangibles”  ou  directs  suivants :

  • Une source de bois

Une grande partie de la population qui vit aux alentours des mangroves font du prélèvement du bois  de mangrove pour la cuisson, le charbon, mais aussi comme bois pour les poteaux et la construction des maisons.

  • Un formidable endroit pour la pêche artisanale

La forme de pêche la plus pratiquée dans cet écosystème est la pêche au bac  de selar à l’aide d’un « chamia ». Cette forme de pêche se fait à pied dans le rivage ou dans les mangroves à marée basse. Les pêcheurs profitent également des poissons comme les carangues qui  viennent pourchasser les selar pour les attraper à l’aide de la ligne de fond.

  • Des zones de refuge et de zone de reproduction pour de nombreuses espèces

Les mangroves des Comores sont de véritables nurseries ou zone de frayage.  Les larves de nombreuses espèces de  poissons et crustacés profitent de l’abondante de nourriture disponible dans cet écosystème. La  turbidité de l’eau leur procure aussi un écran de protection vis‐à‐vis des prédateurs (qui ont plus de  difficultés à localiser leurs proies dans ces eaux troubles). Les racines des palétuviers servent de  support à des invertébrés tels que des huîtres, des vers tubicoles (sabellidés…), des éponges qui s’y  accrochent.

Ce milieu fait également office de refuge, non seulement pour les juvéniles mais aussi  pour les espèces de petite taille, protégées des prédateurs par l’enchevêtrement des racines de  palétuviers et la turbidité de l’eau. Les mangroves des Comores contribuent également au développement des récifs coralliens situés au large : en  retenant  les  éléments  en  suspension,  la  mangrove  favorise  la  clarification  de  l’eau,  essentielle aux coraux.

  • Un véritable rempart contre l’érosion des cotes

La présence de mangroves prévient l’érosion des côtes : l’enchevêtrement et la souplesse des racines  des palétuviers atténuent les remous et facilitent ainsi la sédimentation. Des zones telles que la route  allant à Wallah Miréréni est épargnée par l’érosion côtière très développée dans l’ensemble des  côtes du Parc grâce à la présence de la mangrove.

  • une excellente barrière entre l’océan violent et la côte fragile

Les mangroves jouent un rôle de rideau abri particulièrement pendant les ouragans, les orages, les cyclones, les typhons, les raz de marée et d’autre calamités naturelles similaires  qui peuvent provoquer une montée subite des eaux sur les rivages.

Stopper la disparition des Mangroves et accroitre sa superficie

Le diagnostic mené dans l’archipel révèle en générale que les forêts des mangroves évoluent vers la régression. D’une superficie de 2600 ha en 1976 à 215 ha en 2005, le pays a actuellement une superficie de mangrove estimée à 108 ha. Cette régression est due à plusieurs facteurs :

  • Au prélèvement du bois : Ce prélèvement se fait au niveau extrême du coté sol. donc seule les espèces qui vivent en contact du sable sont condamnées telles que les Sonneratiacées et les Rhizophoracées.
  • La pêche : La surpêche des petits poissons et des petits coquillages pour la consommation locale limitent la régénération naturelle des espèces.
  • l’urbanisation anarchique : La zone côtière des îles comoriennes abrite la plupart des grandes agglomérations urbaines où réside approximativement 41 % de la population du pays. Les infrastructures (ports, aéroports, centrales électriques, dépôt d’hydrocarbures, routes, ouvrages d’art, monuments historiques et digues) sont construites à proximité de la mer, certaines à une altitude inférieure à  6 m par rapport au niveau de la  mer (Voidjou en Grande Comores).
  • aux modifications de l’environnement naturel : agressivité du milieu marin liée à l’érosion côtière, à la dégradation des récifs, forte extraction des matériaux côtiers tels que les sables, les coraux, galets… (Bimbini Anjouan), et baisse des apports en eau douce et en sédiments.
  • au changement climatique : tels que l’élévation du niveau de la mer, l’augmentation de la sédimentation et l’érosion côtière.

Conséquences générales de ces menaces : refleurir les mangroves pour atténuer les effets néfastes du changement climatique sur les Comores.

La dégradation des mangroves comoriennes menace gravement ces écosystèmes fragiles et diminue leur capacité d’atténuer des effets du changement climatique. Les raz de marée et les inondations(Bagwakuni) constatés ces dernières années dans les zones côtières sont la preuve d’une augmentation de la vulnérabilité attribuable surtout à la pression humaine. En suite, l’élévation du niveau de la mer a provoqué à son tour la pénurie de bois de chauffage et de matériaux de construction et la diminution de la pêche.

Le prélèvement de sable des plages, des coraux et des galets affaiblit les habitats marins et côtiers, met en péril l’équilibre fragile des écosystèmes et les expose à l’érosion. L’accélération de l’érosion observé le long de la cote de Nioumachouoi et de Bimbini à Moheli ; Nroudé à la grande Comores sont les conséquences de la disparition des mangroves. Le déversement des eaux usées et des déchets solides, l’urbanisation côtière anarchique et la forte pression démographique menacent la santé et réduisent les surfaces d’extensions des mangroves.

Recommandations pour la conservation

  • assurer le renouvellement des stocks des espèces inféodées aux récifs coralliens ;
  • assurer le maintien des habitats de  prairies  marines  pour  l’alimentation des dugongs et des tortues ;
  • mettre en place un zonage à Itsamia et Damou (OuallahMiréréni à Miringoni), Mitsamiouli, Ouroveni et Bimbini pour assurer ces objectifs ;
  • Assurer la Co-gestion avec les communautés pour maintenir l’état de santé ;  gestion  des  ordures  ménagères,  et  reboisement  de  20 000 propagules ;
  • Sensibiliser la population côtière dans la protection des mangroves ;
  • former des spécialistes dans de nombreux domaines essentiels à la conservation de la biodiversité (taxonomiste, ingénieurs halieutes, droit de l’environnement, systèmes d’information géographique…) ;

Conclusion

Pour freiner la destruction des mangroves, de nombreuses initiatives ont été prises. Les Comores ont signé des conventions internationales, dont la Convention sur la diversité biologique et la Convention Ramsar sur la conservation des zones humides. Le gouvernement a formulé des plans d’action nationaux pour la mise en œuvre de ces conventions internationales, en incluant les mangroves dans les zones protégées.

Malgré ces efforts, les politiques, les lois et les mesures institutionnelles pour la protection des mangroves restent insuffisantes si ce n’est non appliqué.

On cherche en permanence des stratégies qui permettent la gestion durable de ces écosystèmes rares et fragiles, qui a été dégradé au point d’être en péril. La recherche scientifique est très importante, car c’est elle qui peut apporter les informations nécessaires à une bonne gestion. Cette recherche devrait cesser d’être uniquement descriptive et fournir davantage d’informations quantitatives sur l’état des ressources, la dynamique démographique et la résistance à des facteurs humains ou naturels. La coopération est nécessaire à tous les niveaux, et c’est maintenant qu’il faut agir pour sauver nos mangroves d’une plus grande destruction. Unissons-nous donc au niveau des communautés concernés avec le gouvernement de l’Union pour sauver les mangroves de Comores.

Références

.Comores : rapport  national sur l’environnement marin et côtier.

.FAO : évaluation des ressources forestières mondiales 2005, étude thématique sur les mangroves Comores.

.Ecosystèmes Marins de l’Archipel des Comores – UNESCO World.

.Mangrove System Information Service, Kenya Marine and Fisheries Research Institut.

27 mai 2017
Capturenjuhi

Conservation des mangroves aux Comores et consolidation de l’écosystème comorien.

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nju

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