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Vie chère aux Comores : comment y remédier ?

Par Al-mouksit Akim

Depuis quelques années, le niveau général des prix ne cessent d’augmenter aux Comores entrainant la dégradation du pouvoir d’achat des consommateurs. Selon la publication mensuelle de l’Indice des Prix à la Consommation[1] de l’INSEED[2], le niveau général des prix en janvier 2014 était supérieur de 65% à celui de 1999. Cette hausse généralisée du coût de la vie, combinée à un environnement économique défavorable (faible taux de croissance, chômage élevé, faible taux de création d’emploi, etc.), s’est traduite par une détérioration du niveau de vie des ménages. Cette augmentation est d’autant plus préoccupante qu’elle touche les biens alimentaires qui constituent le poste de dépense le plus important pour les ménages comoriens, notamment les ménages pauvres et les plus vulnérables.

Les tensions sociales nées de cette flambée des prix ont poussé le gouvernement comorien à entreprendre quelques mesures par le passé qui ont malheureusement très vite montré leur limite. L’une d’elles consistait à faire usage de ses prérogatives régaliennes en imposant un prix plafond aux vendeurs de poisson du marché volovolo. Naturellement, cette mesure a échoué parce que le prix imposé était relativement bas et particulièrement contraignant pour les vendeurs. Il ne leur était pas profitable de vendre leurs produits à ces prix-là. En outre, les assises nationales sur la cherté de la vie organisées en 2012 avec la participation de divers acteurs publics et privés n’ont pas abouti à quelque chose de concret.

L’échec de ces politiques invite donc à s’interroger sur les sources profondes de l’inflation aux Comores, postulat fondamental si l’on veut déboucher sur des préconisations concrètes et efficaces.

L’Origine profonde de l’inflation aux Comores : une demande excédentaire

La banque centrale des Comores a mené une analyse descriptive des facteurs déterminant l’Indice des Prix à la Consommation (IPC) dans son bulletin trimestriel de février 2014. Le principal enseignement que nous tirons de ce travail est que le niveau des prix aux Comores est très sensible aux fluctuations des prix sur le marché mondial. Ce constat repose, d’une part, sur la corrélation positive qui semble exister entre le niveau général des prix nationaux et le taux de change francs comorien/ dollars, et, d’autre part, entre le niveau général des prix de l’économie et celui des biens alimentaires internationaux. Autrement dit, lorsqu’une augmentation (ou diminution) du taux de change est observée sur le marché mondial, les prix des biens augmentent (ou diminuent) au niveau national. Aussi, les prix nationaux réagissent de la même manière à la suite d’une hausse (ou baisse) de l’indice des prix des biens alimentaires internationaux.

Ce lien positif entre l’Indice des Prix et ces deux variables s’explique simplement par les caractéristiques de l’économie comorienne. Cette dernière a une forte propension à importer avec près de la moitié de la richesse nationale (55,51 % en 2013[3] du PIB) qui est consacrée à l’achat de biens et services produits à l’étranger. Suite à un choc des prix sur le marché mondial, le commerçant comorien ne fait que répercuter ce prix sur les biens qu’il vend sur le marché national. Ce choix se traduit donc par une hausse (ou baisse) généralisée des prix puisque l’essentiel des biens consommés proviennent de l’extérieur.

Si les Comores se trouvent aujourd’hui dans la nécessité de se tourner vers le reste du monde, c’est principalement parce que la quantité de biens désirés par les consommateurs n’est pas satisfaite au niveau national, en partie du fait de l’insuffisance de l’offre locale en quantité et en qualité. Prenons l’exemple de certains biens alimentaires comme le poisson dont une partie est aujourd’hui importée alors que ça n’était pas le cas il y a quelques décennies. Aussi, il se trouve que l’offre de certains biens est quasi inexistante, en faisant référence à la majorité des biens manufacturés (télévision, chaussure, huile, etc.). Dès lors, on en déduit que le problème fondamental de cette hausse des prix est la demande excédentaire à laquelle l’offre est incapable de répondre. Les causes de la cherté de la vie aux Comores sont donc plus structurelles et expliquent en partie l’échec des tentatives de politiques proposées jusqu’ici par l’Etat. Concrètement, l’imposition de prix de vente n’est pas une solution ni pratique, ni durable, et ne constitue pas une réponse à la cause profonde du problème.

Une solution durable : une politique par l’offre soutenue par une politique de la demande

Etant donné que l’origine de l’inflation est de nature structurelle, des mesures structurelles semblent plus appropriées. Une solution durable serait de mettre en œuvre une politique par l’offre visant à améliorer significativement la capacité de production de biens des producteurs de manière à pouvoir répondre à la demande. Pour y parvenir, l’on devrait se focaliser en premier lieu sur la modernisation des techniques agricoles, d’élevage et de pêche pour deux raisons. Premièrement, les Comores possèdent de formidables atouts naturels. Le pays possède une terre très fertile et une mer qui est parmi les mers les plus poissonneuses au monde. Ensuite, le poids de l’alimentation relativement important dans le budget de consommation des ménages[4] explique pourquoi il faudrait donner une priorité à l’offre de produit agricole. Une augmentation de l’offre devrait mécaniquement entrainer la baisse des prix en vertu de la loi de l’offre et de la demande. Une diminution des prix des produits agricoles contribuerait grandement à améliorer le pouvoir d’achat du consommateur et par ricochet son bien-être. Naturellement l’efficacité de telles politiques dépendront de dispositions particulières notamment en ce qui concerne l’ouverture commerciale. De telles mesures de politiques économiques seraient vouées à l’échec si des barrières ne sont pas érigées afin d’éviter que la compétitivité des entreprises locales ne soit ébranlée par l’entrée massive de produits étrangers.

Une politique de contrôle des importations est nécessaire pour renforcer la compétitivité des entreprises locales. Toutefois, cela devra s’accompagner d’une promotion forte de la productivité des entreprises locales afin d’inscrire une telle politique dans la durabilité. En effet, malgré les avantages naturels indéniables que ces secteurs peuvent exploiter, leur offre demeure insuffisante parce qu’ils sont confrontés à d’énormes contraintes. La première est la faible productivité du capital du secteur parce que les techniques et les outils employés jusqu’alors restent rudimentaires et ne permettent pas de proposer une offre à la hauteur de la demande. Ensuite, les agriculteurs, éleveurs et les pécheurs se heurtent à des difficultés énormes pour avoir accès à un financement à cause des garanties exigées par les banques ou bien en raison des taux d’intérêt exorbitant. Enfin, la vulnérabilité aux aléas climatiques qui occasionnent des dégâts considérables aux productions agricoles affectent leur revenu de telle sorte qu’il leur est difficile d’investir dans la production agricole.

Cependant, une politique par l’offre ne suffit pas car un excédent de la production peut mener à une baisse drastique des prix de telle sorte que la production locale ne serait plus profitable. En effet, des prix trop bas décourageraient les producteurs locaux et seraient un obstacle à la promotion de l’offre locale. Dès lors, la solution serait d’accompagner cette politique de l’offre par une politique de la demande. Cette dernière passe d’abord par la mise en œuvre de mesures de redistribution de revenu (subventions des prix des produits locaux, aides à l’investissement, etc.) afin d’augmenter de façon durable le revenu des ménages. Les Comores sont marquées par de fortes inégalités de revenu et celles-ci inégalités ne cessent de se creuser[5]. Les mesures de redistributions contribueraient à réduire ces inégalités et favoriseraient par la même occasion l’émergence d’une classe moyenne ainsi que l’amélioration des revenus des ménages modestes. La création d’une classe moyenne forte et l’augmentation des revenus des ménages peuvent ainsi soutenir le développement de cette politique de l’offre et conduire à la création de nouveaux marchés. Ensuite, parallèlement à ces mesures de redistribution, des dispositifs visant à promouvoir le « consommer local » doivent être mis en place pour amener la classe moyenne ainsi que le reste de la population à orienter leur demande vers les produits locaux. Des mesures incitatives comme la réduction de la TVA en faveur des produits nationaux ou des publicités pour faire comprendre à la population que le fait de « consommer local » renforce l’économie locale (augmentation de la production qui entraine la création d’emploi) peuvent orienter les préférences des consommateurs vers l’offre locale.

Recommandations

A la lumière de cette analyse, quelques recommandations à l’endroit de l’Etat peuvent être formulées :

  1. Organiser une enquête agricole : la politique de l’offre passe par une identification des besoins réels et l’ampleur des contraintes auxquelles les acteurs de ces secteurs font face.
  2. Améliorer les infrastructures de transport (route, port maritime) dans le but de faciliter l’acheminement des produits vers les marchés. De cette manière, l’accès à la commercialisation de ces produits sera amélioré.
  3. Promouvoir le « consommer local » : Diminution des taxes des produits nationaux, controler les produits importés, campagne publicitaire.
  4. Renforcer l’action des structures de la microfinance comme le projet AMIE, la MECK, les SANDUCK en leur fournissant plus de ressources financières à travers les subventions.
  5. Mettre en place une structure d’assurance pour renforcer la résilience des producteurs aux chocs climatiques.

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[1] Outil statistique pour mesurer le niveau général des prix

[2] Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques et Démographiques

[3] Données des Nations unies (site UNDATA).

[4] Les dépenses alimentaires réelles représentent 56% des dépenses totales réelles selon le rapport du PNUD sur la pauvreté, l’inégalité et le marché du travail rédigé à partir des données sur l’Enquête Intégrale auprès des Ménages de 2004.

[5] Rapport du PNUD sur la pauvreté, l’inégalité et le marché du travail rédigé à partir des données sur l’Enquête Intégrale auprès des Ménages de 2004.

 

 

 

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